12:45pm , Tuesday 19th January 2021

Les Piles Usagées, une Menace Invisible pour l’Environnement et la Santé Humaine en Tunisie

20 September 2014

–  70 millions de piles sont consommées par les Tunisiens chaque année. Une fois hors d’usage,  les 2600 t de piles consommées par an  finissent  dans la nature, dans les décharges anarchiques ou municipales. Elles menacent  par leurs composants toxiques l’environnement et les êtres humains.

–  Les  autorités de tutelle n’envisagent aucune mesure pour protéger les citoyens et l’environnement contre la prolifération des décharges anarchiques. Enquête sur une menace invisible…

TAP – Achour Arjoun,  quinquagénaire de la région de Sousse,  travaillait comme éboueur à la Municipalité de l’Ariana depuis 1987. Il a été condamné à une cécité partielle (partial blindness), à la suite d’un « contact avec un objet nocif dans une poubelle publique ».  D’après le rapport du médecin de travail cet objet ne peut être que l’acide d’une batterie

«Je n’ai jamais imaginé que ma vie allait prendre un tel tournant, j’ai perdu mon œil droit, mais « Al Hamdou lillah » (Dieu merci),  je ne suis pas aveugle », déclare Am Achour, ce père de 5 enfants, aujourd’hui à la retraite anticipée.

En Tunisie 3% seulement des déchets ménagers solides sont triés à la source. Les ménages jettent, pêle-mêle  leurs ordures dans des sacs en plastique ou parfois en vrac pour que les éboueurs les ramassent, la plupart du temps à mains nues. Ces ouvriers de nettoyage représentent environ 30% des 38 000 employés et autres fonctionnaires municipaux dans le pays, y compris 5 000 occasionnels et contractuels. Ces éboueurs opèrent le plus souvent sans aucune protection contre les maladies liées à l’environnement.

Les piles usagées, le dernier souci des autorités et des citoyens

Jusqu’à ce jour,  ni les citoyens, ni les autorités ne se soucient des graves effets  que pourraient avoir les piles usagées,  considérées comme des déchets dangereux.  En effet la législation tunisienne interdit le rejet des piles usagées dans la nature et leur réserve un traitement spécifique. Les infractions à cette législation sont rarement poursuivies et réprimées.

L’Agence de protection de l’environnement, dont la mission est, normalement, de veiller à  l’application de la loi en matière de respect et de protection de l’environnement, nous a fait savoir que les piles usagées sont le problème de l’ANGED, l’Agence nationale de gestion des déchets.

A l’ANGED,  une filière « Ecopile »  a été mise en  place. De plus, un  plan de gestion des piles usagées,  préparé en 2005, a été actualisé en 2010. Mais, rien n’a été mis en œuvre. Un projet de recyclage de piles, concocté déjà avant la révolution, a été de même avorté, en partie à  cause de la prolifération d’un commerce parallèle de piles hors normes.

Comment collecter des piles et pourquoi ?

Dans un  petit studio photo situé dans le quartier huppé d’El Manar II à Tunis, une cliente est entrée pour changer les batteries de son  appareil photo.  « Prenez vos anciennes piles, lui dit le propriétaire. « Mon local est submergé par les batteries usées, Je ne suis pas une décharge publique…  Près de lui, des bouteilles en plastique sont remplies de piles usagées de tous types et de toutes tailles: cigarettes, piles bouton…

Où pourrait-on déposer ces produits nocifs, usés ? Dans des conteneurs spécifiques ? Il n’y en a nulle part.  Le seul centre de traitement des déchets dangereux est fermé depuis la révolution.

L’unique, la seule campagne  de collecte de piles  a eu lieu en 2007 en prévision d’un projet de recyclage qui n’a jamais vu le jour. La campagne n’a duré que 3 mois. Plus de 350 t de piles ont été collectées, la majorité par des élèves. Elles sont toujours stockées dans le plus grand centre de collecte de Tunis, « Ecolef», à Montplaisir. D’importantes quantités sont également stockées dans des casernes de l’armée, selon Mme Amel Guinoubi, responsable de l’Ecopile.

A la même époque une expérience pilote de tri des déchets ménagers a eu lieu à la Cité El Khadhra, à Tunis. Trois genres de conteneurs ont été mis à la disposition des citoyens. Un vert pour les produits biodégradables, un jaune pour les bouteilles en verre ou en matière plastique et un rouge pour les produits nocifs comme les piles.  Les citoyens avaient adhéré massivement à cette opération de tri.

Ça n’a pas duré longtemps. Comme l’affirme sur un ton ironique un employé de la municipalité de l’Ariana : « Les gens ont trié leurs déchets comme convenu, déposé leurs déchets sélectionnés comme convenu aussi, mais au ramassage les éboueurs ont tout jeté pèle mêle à la décharge municipale… »

5,08 mg de mercure par pile, ça dépasse toutes les normes !

En effet, les piles contiennent des métaux lourds toxiques : nickel, cadmium, plomb, fer, zinc, calcium, aluminium, magnésium, lithium, et surtout le mercure. Elles représentent la part la plus polluante de nos ordures ménagères.

Selon le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE),  les pays en  développement sont confrontées à des risques sanitaires et environnementaux de plus en plus importants liés à l’exposition au mercure : troubles neurologiques et  comportementaux, ainsi que la pollution des sols et rivières.

Le mercure contenu dans une seule pile bouton peut polluer 1 m3 de terre et 1000 m3 d’eau pendant 50 ans. Il peut ainsi contaminer les poissons, les légumes et les arbres fruitiers.

Début avril 2014, un mois dédié à la lutte contre la pollution en Tunisie, nous avons commandé des analyses d’échantillons de piles usagées, trouvées dans les décharges anarchiques et dans la nature.  Les analyses  du Centre International des Technologies de l’Environnement (CITET),  montre que des piles provenant notamment de la Chine  contiennent 5,08 mg de mercure,  3,4 mg de cadmium, 11, 2 mg de nickel et 48,8mg de plomb par pile. « Des taux très élevés, dépassant tous les seuils convenus et ceux fixés par la norme tunisienne, qui interdit la commercialisation de piles contenant plus de 0,0005 mg de mercure » juge  Boubaker Houman,  universitaire et expert en géologie de l’environnement.

Mohamed Zarrouk, président de l’Organisation de Défense du Consommateur (ODC) a été scandalisé d’apprendre que de tels taux de mercure (5,8 mg par pile) sont présents dans des piles.  «Le mercure est un très grand danger pour la santé du citoyen et pour l’environnement en général», a-t-il martelé

Des analyses d’échantillons d’eau et de sol effectuées en parallèle ont fait également état de traces de mercure dans le sol et l’eau prélevés près de la plus grande décharge de Tunisie, Djbel Borj Chakir, où les bassins d’eau ne sont ni couverts ni protégés et se trouvent même à proximité d’un quartier populaire.

D’après le plan de gestion des piles de l’ANGED (2005), 95% du mercure dans les décharges de déchets ménagers proviennent des piles.

Déchets organiques ou dangereux, même sort !   

Comment se défaire des piles usagées ? Pas évident. L’incinération des piles est très dangereuse, car leurs  boitiers s’y dégradent et les composés toxiques se dégagent dans la fumée.  Selon le Dr Imen Hanchi, dermatologue,  le contact de ces substances avec la peau « peut l’affecter et provoquer une dermatite grave, à type de brûlure chimique. Par ailleurs, l’inhalation  affecte les voies respiratoires et les poumons. »  L’ingestion irrite fortement la bouche et la gorge ; elle provoque des vomissements, des nausées, une hématémèse, des douleurs d’estomac et la diarrhée.  Comme pour Achour Arjoun, un contact oculaire  peut affecter la cornée et rendre aveugle.

Une question de loi

Mais pourquoi n’y a-t-il pas de système de collecte de piles usagées en Tunisie, à l’instar des pays européens?  En France, par exemple, rapporter les piles dans des lieux de collecte est une obligation depuis le décret  du 12 mai 1999.

Chez nous, la loi n’a rien à envier à la loi française, mais elle reste théorique. Depuis1996, la règlementation tunisienne stipule que les déchets dangereux ne peuvent être traités et valorisés que dans des établissements autorisés par les autorités compétentes. Elle organise également le flux des déchets dangereux depuis la production jusqu’à l’élimination finale.

Leila Brari, responsable de sensibilisation et de communication à l’ANGED, nous informe que « la situation environnementale avant la révolution était beaucoup meilleure qu’aujourd’hui et qu’il faut choquer les gens pour qu’ils réagissent….»

Mme Amel Guinoubi, responsable de la filière Ecopile, à la même agence, reconnait que faute de recycleurs et de moyens pour la collecte et le traitement de ce type de déchets, tout a été mis à l’arrêt.

« La société SOTUPILES, seule société autorisée en 2008 à  recycler les piles en Tunisie, avait  exigé une convention à l’instar de ce qui se fait à l’étranger alors qu’on n’était pas prêt pour ça, autrement dit l’Etat n’était pas prêt, financièrement parlant, » dit-elle
Elle affirme que l’agence est prête à aider tout recycleur « sérieux » qui veut promouvoir un projet de recyclage des piles. « Pour nous, ça sera une aubaine, car on se soucie des quantités de piles stockées ».

L’alternative existe, mais pas la coordination

A l’usine Sotupiles, dans la zone industrielle de Zaghouan (60 km de la capitale),  une entreprise est déjà dotée de tous les équipements de recyclage des piles. Or selon le PDG, Peter Bismuth, le commerce parallèle et la contrebande de piles de mauvaise qualité ont condamné à l’arrêt son usine, qui produisait auparavant pour le marché local.

« Si l’Etat arrivera à bout du commerce parallèle, nous sommes prêts à démarrer,  dès demain, la récupération et le  recyclage des piles….C’est entre  40 et 60 emplois à créer », dit Peter Bismuth.

ODC : le consommateur est plus que jamais en danger

De son côté, l’ODC revendique la révision du Code de la douane, qui fait des frontières tunisiennes, notamment après la signature de l’accord de libre échange, « une passoire pour tous les produits médiocres provenant notamment de l’Asie de l’est » selon Mohammed Zarouk, président de l’ODC.  Il a critiqué,  par ailleurs, une  «résignation»  de la part des autorités sanitaires et celles chargées de l’environnement à protéger la santé du citoyen et aussi l’absence de volonté politique pour lutter contre les pratiques illégales et les atteintes à l’environnement.

Assainir le marché, faire respecter des lois existantes, offrir aux citoyens l’opportunité de trier les déchets…. Les solutions sont connues. Tout le monde pourrait y gagner quelque chose. Mais on n’y fait rien. Ce n’est pas une accusation,  c’est un constat. Tout comme le danger inhérent dans l’accumulation incessante des piles mortes.

* Des pays comme le Canada, les États-Unis et le Japon ne fabriquent plus, depuis 1993, des piles contenant du mercure.  Or les frontières de la Tunisie, perméables à la merci depuis la révolution  du 14 janvier 2011 au commerce parallèle, n’arrivent plus à contenir ce genre de produits. Ainsi 30% seulement des besoins en piles portables (presque 21 millions de piles) sont importés légalement chaque année, alors que le reste de la consommation, soit 49 millions d’unités, provient illégalement  à travers les circuits informels. Des responsables de la Douane reconnaissent, d’ailleurs,  que la taille et le poids réduits des piles, combinés à une valeur relativement élevée, favorisent le marché parallèle sous toutes ses formes.   

* La loi n° 96 du 10 juin 1996 interdit l’abandon, le rejet dans  la décharge sauvage, ou  l’évacuation des déchets dangereux par le biais du réseau d’assainissement, et le mélange des déchets de différentes catégories. Elle stipule que les déchets dangereux ne doivent pas être confiés au service de collecte communal, mais à une entreprise autorisée par le ministère de l’Environnement.  Les piles usagées figurent sur la liste des déchets dangereux qui nécessitent un traitement spécial, fixée par le décret 2339 du 10 octobre 2000. Le décret n° 2005-3395 du 26 décembre 2005 fixe les conditions et les modalités de collecte des accumulateurs et piles usagés, tout comme d’ailleurs les sanctions pour tous ceux qui enfreignent la loi. 

 

NB: Cette enquête a été menée avec l’appui et l’encadrement du Réseau des Reporters Arabes pour le journalisme d’investigation “ARIJ” (Arab Reporters for Ivestigative  Journalism www.arij.net)

 


Comments

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *